Non classé

Défi de l’arbre

Dans la foulée de la randonnée des cèdres du 16 juin 2019, sous le grand cèdre du Parc de l’hôpital s’est tenue un café-philo en pleine nature avec Vincent Houillon, ancien animateur du café-philo à la médiathèque de Taverny. La présentation portait sur l’arbre, et si malheureusement les échanges entre les participants n’ont pu être conservés, nous vous en proposons ici la restitution.

L’arbre, une leçon de chose

Je ne suis pas spécialiste de la leçon de choses – et encore moins de la leçon de chose sur l’arbre, quand l’arbre est la chose.

Je prendrai alors comme guide de lecture, La douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours- par Alain Corbin, Fayard, 2013. Historien français attentif aux vies minuscules des invisibles de la société française passée (Louis-François Pinagot, illustre inconnu !) et surtout aux dimensions sensibles (« historien du sensible ») (cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain Corbin), émotionnelles de l’histoire, Alain Corbin fabrique une histoire non seulement des émotions, des émotions humaines, mais aussi une histoire des individus non humains, comme cette histoire de l’arbre, et de l’arbre comme individu, à partir des émotions qu’il aura suscitées.

« Voir l’arbre » – tel est le principe directeur de cette histoire depuis ceux qui ont su voir l’arbre. Évidemment selon la perspective humaine, si l’arbre ne parle pas, ne transmet pas d’archive et ne répond pas à nos questions et à nos demandes, s’il pousse et se contente de pousser, de  pousser vers le bas en étendant ses racines dans la terre dont il se nourrit et de pousser vers le haut, en étendant ses branches et s’élançant vers le soleil, c’est de l’arbre dans sa relation aux humains – et de ces humains qui ont su voir l’arbre – qu’il s’agit. Et pourtant, savoir voir l’arbre c’est voir l’arbre depuis l’arbre, comme si dans le regard porté on soustrayait le regard du regardant humain, c’est voir l’arbre comme arbre, depuis l’arbre lui-même et comme si, selon le comme si d’une fiction, dans le voir l’arbre l’acte humain de voir s’absentait. Ceux qui ont su voir l’arbre sont ceux qui ont su le voir comme l’arbre peut-être le demandait alors même qu’il ne demande rien !! Voir un arbre, et aussi en parler, comme si c’était sans « moi », sans un moi humain, comme le dit le poète Yves Bonnefoy (cité en exergue) : « L’arbre existe sans moi » . Et c’est aussi de cette manière que Courbet aura essayé de le peindre dans son tableau « Le chêne de Flagey » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Ch%C3%AAne_de_Flagey#/media/Fichier:Gustave_Courbet_-_Le_ch%C3%AAne_de_Flagey.jpg) . Il nous faudrait un artiste pour voir – et parler ou peindre le cèdre de Taverny, ou un cèdre de Taverny – comme on a pu dépeindre le cèdre de Paris. (Le cèdre du Liban, Léon Gozlan, dans Beauté de la littérature française, https://books.google.fr/books?id=7685AAAAcAAJ&pg=PA336&lpg=PA336&dq=c%C3%A8dre+litterature&source=bl&ots=yMLuJzLzoH&sig=ACfU3U1lp_aVJMU5DWT5-KMZbeDeev89Ow&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwim39D-tNfiAhWOMBQKHY3ODh84ChDoATADegQICRAB#v=onepage&q=c%C3%A8dre%20litterature&f=false).

Eh bien tout d’abord, je dois remercier Fateh, qui a organisé toute cette randonnée depuis son repérage des cèdres à Taverny, de m’avoir, de nous avoir permis de, simplement, voir un arbre, de voir le cèdre, distinct des autres espèces d’arbres, le cèdre comme arbre générique, mais aussi de voir chaque cèdre dans son individualité. Et ce qui est remarquable, c’est justement l’individualité du cèdre, de chaque cèdre, distingué des autres cèdres.

Fateh est de ceux-là, pas écrivain ni artiste (peut-être un artiste du ballon rond ?), qui pourtant ont su voir l’arbre – et communiquer la vision de l’arbre, c’est-à-dire qu’il est de ceux qui font tourner le regard des autres vers ce qu’ils ne regardaient pas et cela pour leur apprendre à regarder ce que personne ne regardait, ou négligemment ! Et nul n’a été besoin pour chaque arbre de revêtir un gilet jaune pour se rendre visible, pour n’arracher qu’un regard condescendant – mais il a simplement fallu un regard attentif, un regard compréhensif et un regard communicatif pour que le regard d’un arbre passe de regards en regards. C’est Fateh qui est le maître qui donne la leçon de choses en nous apprenant à voir un arbre ! Et ce n’est pas rien !

Il s’agit de savoir voir, et de rencontrer un arbre – et surtout de bien comprendre qu’on le rencontre- comme un individu. Et Alain Corbin fait valoir que l’épreuve de la rencontre d’un arbre se présente tout d’abord dans l’émotion qu’est la « sidération » : « Ils ont été sidérés par la présence de l’arbre » (La douceur de l’ombre,  p.9). Sidération qui est aussi bien d’admiration que d’horreur.

La présence de l’arbre se donne dans la sidération qui le fait voir, qui permet aussi de le penser ou de penser sous lui, à l’ombre de son branchage ; l’arbre est propice à la parole, aux paroles échangées ( comme l’arbre à palabres) mais aussi aux pensées : il est aussi l’arbre à pensée, ou l’arbre à penser (penser à l’arbre, penser l’arbre) mais l’arbre n’est pas que l’objet de la pensée, il est aussi ce qui amène à penser, ce qui favorise la pensée en nous en offrant l’occasion (la rencontre) ou la situation (penser à l’ombre d’un arbre). Toutefois, et encore, on peut y grimper, s’y cacher selon une multitudes d’actions que nous pouvons accomplir dans sa rencontre et son accueil. Même si l’histoire humaine a été aussi l’histoire de la disparition de l’arbre, de l’abattage de l’arbre  qu’il ne faut ni négliger ni oublier, Corbin saisit l’arbre dans cette émotion de sidération qu’auront ressenti certains hommes qui auront su aussi en parler –et également peindre, photographier,…

La sidération du cèdre se manifeste comme celle d’un arbre gigantesque, d’un arbre qui atteste par sa longévité d’une longueur de temps traversé, d’un arbre qui de toute sa hauteur nous montre la vitalité et sa puissance, d’un arbre étranger et oriental (c’est un rêve de l’orient – et d’un ailleurs en terre natale), d’un arbre dont les silhouettes semblent particulièrement individualisées : la sidération devant le cèdre doit être aussi une sidération particulière ; sa taille impressionnante nous impressionne donc par son énergie vitale, sa puissance végétale mystérieuse recélant même le mystère de la montée de la sève contraire à l’attraction terrestre,  son étrangeté (son enracinement dans un sol étranger ; et pourtant cette présence nous est maintenant familière : c’est sidérant à quel point cet arbre étranger ne semble plus étranger mais intégré dans la communauté des arbres !), son étrangeté amicale mais inamicale et horrible pour certains autres regards, sa majesté, sa massivité qui nous donne une idée de la souveraineté,….

Expériences multiples, regards divers (vous me direz vos émotions ressenties lors de la randonnée devant de tels phénomènes d’arbre), que Corbin essaie de synthétiser : « trois types de regard, écrit-il, il est vrai souvent entremêlés, sont portés sur l’arbre, dans la sensation même de l’étonnement qu’il produit. Celui qui est sidéré par l’apparition de l’arbre peut le considérer comme un pur spectacle ou tenter de le saisir instantanément dans son principe de vie, d’imaginer la nature interne des choses, les forces vitales qui l’animent. Par delà se profile une expérience commune à tous : l’arbre donne à penser, dans la mesure où il constitue une énigme » (p.11). Et après cette synthèse qui recherche des types, Corbin va à l’essentiel, à ce qui constituerait la dimension unifiée et substantielle de l’émotion devant l’arbre : « Reste l’essentiel l’arbre sidère parce que de lui émane une impression de force, d’énergie. A ce propos, il se fait leçon : son seul spectacle invite l’homme à la verticalité ».

Voilà la leçon de l’arbre – ou les leçons de l’arbre.

Tout d’abord que la leçon de l’arbre n’est pas la leçon sur l’arbre que fait le maître des choses : ce n’est pas l’humain qui fait la leçon mais l’arbre lui-même et l’homme reçoit de l’arbre la leçon ! Leçon qu’il transmettra à son tour aux autres humains. Première leçon de l’arbre : que l’arbre est premier dans la leçon, que l’humain est celui qui reçoit la leçon qu’il ne donne qu’ensuite en se croyant le maître de la leçon. Belle leçon d’humilité ! De l’humilité de l’homme qui s’aperçoit de sa petite taille devant la grandeur de l’arbre qui s’élève devant lui, de cet homme qui s’abaisse devant la majesté, la majestuosité de l’arbre, de sa grandeur et souveraineté.

Mais grandeur du souverain qui relève le sujet qui s’abaisse devant lui, car la deuxième leçon de l’arbre se déclare par sa verticalité, c’est la leçon de la verticalité de l’homme : l’homme se redresse comme l’arbre, à l’image de l’arbre, et dans ce redressement devient l’homme qu’il est ! L’arbre invite l’homme à la verticalité dit Corbin, c’est-à-dire que l’arbre invite l’homme à être l’homme qu’il devient !

Verticalité et humilité : voilà la leçon de l’arbre qu’il faut retenir alors même que par cette verticalité gagnée nous tendons à oublier l’humilité que pourtant le mot d’humain rappelle dans la proximité à l’humus, la terre ou la poussière dont sort l’arbre pour s’élancer vers le ciel.

(« Le terme humilité est à rapprocher du mot humus, qui en est la source étymologique, et qui a donné par ailleurs le terme homme. Cela semble signifier que l’humilité consiste, pour l’homme, à se rappeler qu’il est poussière (ou littéralement : « fait de terre », c’est-à-dire de la matière la plus commune). Cela semble indiquer aussi que l’humilité est une attitude proprement humaine : et de fait, si l’homme n’est pas le seul être dont on puisse dire qu’il fut tiré du limon, il paraît bien être le seul à le savoir. » http://philo.pourtous.free.fr/Atelier/Textes/humilite.htm)

La leçon de l’arbre est de nous rappeler à notre humilité (sa majesté) qui est oubliée par la verticalité qui nous élève mimétiquement au-delà de l’arbre que nous oublions dans son émotion pour le dominer (l’abattre, l’utiliser, le réduire en feu ou en bois). L’histoire de l’humanité est l’histoire de la relation secrète à l’arbre…où se sécrète notre histoire envieuse de la souveraineté, de sa puissance vitale et de sa force. « Cette fascination de la croissance induit la conviction de la force de la sève, donc du désir. Un tel sentiment se fait leitmotiv dans l’œuvre de Michelet : l’arbre selon lui, est d’abord élan, désir, aspiration vers le haut. Aussi, sa contemplation suggère le sentiment qu’il n’est pas d’autre mouvement en lui que la rectitude, qu’il est une flamme debout ». (p.12).

D’une flamme qui reste debout et nous enseigne l’élévation, la sublimation et l’aspiration à l’idéal qui forme notre désir ! Désir d’arbre, et pas désir de star, de faire sa star, la star qui comme étoile à consommer n’est pas l’étoile à s’élever (cf. https://defi-citoyen.blog/2019/05/15/starmania/ ). L’arbre n’est pas une star, encore moins la star qui « fait sa star » et le fait par la publicité criante et la dévoration bruyante de sa passion ou de ses pulsions. Car l’arbre fascine aussi par « l’énigmatique silence de sa croissance. Ce qui peut suggérer un sentiment de paix. L’invisibilité, le silence de cette croissance stimulant la rêverie cosmique » (p.12). La rêverie cosmique et non pas l’avidité abrutie par la lumière de la star !

L’arbre, invisible, est visible pour celui qui sait voir – et sait voir une présence qui recèle sa propre absence, une visibilité qui retient son invisibilité, à tel point parfois que l’invisibilité l’engloutit et qu’il faut un tel regard pour nous rendre sa visibilité, pour nous rendre sa belle visibilité (belle de son invisibilité) et pour nous rendre sa visibilité belle (parce qu’il n’y a de beau que par l’invisible).

Post-scriptum : nous vous invitons à poursuivre cette méditation de l’arbre par la visite de l’exposition Nous les arbres à la Fondation Cartier (https://www.fondationcartier.com/expositions/nous-les-arbres ) qui est présentée ainsi : « Rendant à l’arbre la place que l’anthropocentrisme lui avait soustraite, Nous les Arbres réunit les témoignages, artistiques ou scientifiques, de ceux qui portent sur le monde végétal un regard émerveillé et qui nous révèlent que, selon la formule du philosophe Emanuele Coccia, « il n’y a rien de purement humain, il y a du végétal dans tout ce qui est humain, il y a de l’arbre à l’origine de toute expérience ». ».

Vincent Houillon

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s